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« La Nuit de cristal » rappelle la fragilité de la civilisation
Le Temps
Magasins juifs dévastés durant la nuit de cristal. Berlin, 10.11.1938. Bildarchiv Preussischer Kulturbesitz
10 novembre 08 - Le 9 novembre 1938, les nazis se livraient aux premiers pogroms contre les juifs. Le 9 novembre 1989 tombait le mur de Berlin. Un lien dramatique relie ces événements entre eux

Yves Petignat/Le Temps, Berlin - Il n’existe pas pour les Allemands de date plus tragique, plus chargée en histoire, en symboles et en émotions que le 9 novembre. Une date intimement liée à la démocratie, à sa fragilité, et à l’Etat de droit. Une date qui, à chaque fois, a marqué un tournant historique dans le destin de l’Allemagne.

Mais, de la déclaration de la République en 1918 à la chute du Mur en 1989, en passant par la tentative de coup d’Etat de Hitler à Munich en 1923, aucun autre 9 novembre n’a une signification aussi forte que le 9 novembre 1938, « la Nuit de cristal », le début des pogroms contre les juifs dont l’Allemagne célébrait dimanche le 70e anniversaire. L’horreur avant l’horreur ultime, l’extermination.

Au cours de « la Nuit de cristal » plus de 300 synagogues furent incendiées à travers l’Allemagne, plus de 8000 commerces appartenant à des juifs détruits, des appartements saccagés et volés, des familles tabassées. Quelque 90 juifs furent tués par les sbires du parti, les SA, 30 000 hommes et adolescents furent arrêtés et transférés dans des camps de concentration. C’était un avant-goût de l’Holocauste.

Le prétexte en avait été l’assassinat du diplomate allemand Ernst von Rath, à Paris, par un étudiant d’origine polonaise et expulsé d’Allemagne, Herschel Grynszpan. En réalité, depuis des années, la propagande anti-juive de Goebbels, avec l’accord de Hitler, avait entretenu une ambiance délétère après la prise du pouvoir en 1933. A plusieurs reprises la populace avait déjà écumé des quartiers de Berlin ou de Nuremberg, barbouillant ou brisant des vitrines ; l’été 1935 avait été déjà particulièrement violent.

Dans la plus grande synagogue d’Allemagne, à la Rykerstrasse de Berlin, la chancelière Angela Merkel, accompagnée de responsables de la communauté juive, a rendu hommage, dimanche, aux victimes des premiers pogroms. Mais l’Allemagne n’oubliait pas qu’il y a dix-neuf ans, une autre dictature tombait, celle de la RDA communiste.

« Nuit de joie, nuit de honte », titrait ce dimanche le quotidien berlinois Tagesspiegel en rapprochant une photo de la foule en liesse le soir du 9 novembre 1989, à l’annonce de la chute du Mur, avec une autre de l’incendie de la synagogue de Hanovre, dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938.

Pour la plupart des historiens, un lien dramatique relie entre eux tous ces 9 novembre allemands. En 1918, une République faible, née sur les ruines de la guerre ; en 1923, un putsch ridicule d’un agitateur de brasserie à Munich que chacun croyait pouvoir manipuler ; en 1938, il était trop tard pour réagir, fin de l’Etat de droit et premiers pogroms ; en 1989, chute d’une dictature dont les racines remontent à la fin de la guerre.

Pour Gerhard Schröder, « Auschwitz fait partie de l’identité allemande ». C’est au nom d’Auschwitz, de la peur d’un nouveau nationalisme allemand, qu’en 1989, un certain nombre de militants des Verts, dont Joschka Fischer, étaient réticents face à la réunification.

« Pour ceux qui acceptent ce lien, et sans vouloir les comparer, il y a un parallèle à tracer entre les deux dictatures (ndlr : nazie et communiste) : c’est le comportement des êtres humains », dit Gerd Appenzeller, directeur de la rédaction du Tagesspiegel . « Qu’il y ait toujours un point à partir duquel le règne de la violence est devenu trop fort pour s’en débarrasser, c’est incontestable. Mais, avant, jusqu’à ce que cela arrive, beaucoup de gens doivent collaborer, se laisser entraîner par de belles paroles, éblouir par des promesses d’avancement ou corrompre. » Ce que rappelle Ian Kershaw dans sa biographie du Führer, « Hitler ne fut pas un tyran imposé à l’Allemagne… Le signal d’alarme brûle encore vivement : comment une société moderne, avancée, cultivée, peut-elle si rapidement tomber dans la barbarie ? »

Malgré la force et la vitalité du système démocratique et de l’Etat de droit en Allemagne, depuis 60 ans ses dirigeants n’ont jamais cessé d’en rappeler la fragilité. « Durant la dictature nazie, la majorité des Allemands n’ont pas eu le courage de protester contre la barbarie. Ce serait une erreur de croire que l’on ne se sent pas concerné quand il s’agit du sort du voisin. Cette erreur nous conduit toujours au désastre », a rappelé dimanche Angela Merkel. Chaque 9 novembre rappelle ainsi aux Allemands leur responsabilité particulière face à la démocratie.

 

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