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Les esclaves sexuelles du général Stroessner
InfoSud
Timbre du Paraguay à l’effigie du général Stroessner. Source : Wikimedia commons
30 octobre 08 - Pour la première fois une femme ose témoigner du calvaire qu’elle a vécu lorsqu’elle avait 13 ans. Enlevée à ses parents par des soldats du dictateur paraguayen, elle a du subir les outrages d’un des hauts dignitaires du régime pendant 2 ans. Le Paraguay est sous le choc

Pierre Bratschi/Infosud, Buenos Aires - Avec sa chevelure blonde comme les blés, sa peau blanche et sa frêle stature, Julia, correspondait aux fantasmes les plus sinistres des militaires alors au pouvoir au Paraguay. Elle n’avait que 13 ans lorsque le colonel Miers, un proche du général Stroessner, vint la chercher à Nueva Italia, sa cité natale du centre du pays. 39 plus tard, la scène est encore gravée dans la mémoire de Julia, « le colonel est entré chez moi flanqué de deux soldats, il a regardé mes deux sœurs de haut en bas, puis comme elles ne lui plaisaient pas, il s’est retourné vers moi et m’a conduit vers sa camionnette. Je ne parlais que le guarani (la langue des indiens de la région) et je ne comprenais rien, je n’avais aucune idée de ce qui m’attendait ». Malheureusement pour cette toute jeune adolescente, ce qui l’attendait pourrait être une des multiples définitions de l’enfer. Une fois arrivée sur son lieu de détention, Julia ne pense qu’à prendre ses jambes à son cou. Le colonel l’attrape par le bras et lui glisse à l’oreille sur un ton tout militaire « où vas-tu, petite puce, ici il n’y a pas de sortie, alors n’essaie pas de t’échapper, ça ne servira à rien ».

Exécutées parce qu’elles pleuraient

Julia va alors subir les sévices sexuels d’un homme cruel, violent et régulièrement soûl. Le colonel Miers vient deux fois par mois pour voir Julia, entre-temps la jeune fille passe des heures à jouer dans le sable ou à écrire sur le sol car elle n’a ni papier ni crayon. Elle a bien deux petites camarades qui sont dans la même situation, mais Julia ne leur parle quasiment pas, elle dira plus tard qu’elle n’a jamais su pourquoi. Elle commence alors à comprendre l’espagnol et retiendra tout ce qu’elle voit et entend, comme par exemple la mort de ses deux compagnes. « Elles étaient basanées et pleuraient tout le temps » lui dira Miers, « même les pleurs de ma mère ne peuvent m’émouvoir, alors tu n’as pas intérêt à pleurnicher si tu ne veux pas connaître le même sort ». Julia se taira donc pendant deux ans, puis un jour elle sera libérée, « je n’intéressais plus mon ravisseur, car je lui rappelais sa fille qui était morte » expliquera-t-elle. Julia a 15 ans, elle emprunte les papiers de sa sœur majeure, passe la frontière et vient se terrer à Buenos Aires où elle vit encore actuellement.

Enlevées à sept ans

Le témoignage de Julia a bouleversé le Paraguay, elle est en effet la première femme à se présenter devant la Commission Justice et Vérité pour parler de ce son calvaire. Ce témoignage permet à la Commission d’obtenir enfin la confirmation des milliers de cas de violations des droits de l’homme commis pendant la dictature du général Stroessner entre 1954 et 1989, notamment sur les violences sexuelles infligées aux femmes. « Nous savions qu’il existait de nombreux cas mais personne n’a voulu témoigner jusqu’à présent. Des jeunes filles, dont certaines n’avaient pas plus de 7 ans, ont été enlevées par des militaires de haut rang. Nous admirons le courage de Julia pour venir parler d’événements qui l’ont traumatisée de façon irrémédiable » a déclaré Judith Rolon, membre de la Commission.

Julia aura du effectivement vaincre bien des démons intérieurs pour franchir le pas, et oser témoigner soit à la barre soit à travers un livre. « J’ai supporté des années sans rien dire, mais je ne voulais pas quitter ce monde sans raconter ma vérité. Je suis restée en traitement psychiatrique pendant des années et des années, je ne pouvais plus dormir, je n’arrivais pas à guérir, j’étais empoisonnée. Un de mes psychiatres m’a dit un jour, écris un livre, je vais t’aider. Maintenant que c’est fait* je me sens soulagée, mais la blessure que j’ai en moins ne se refermera jamais. Je me réveille encore effrayée, je rêve très souvent des militaires et à ce qu’ils m’ont fait subir, jamais je ne pourrais oublier » lorsqu’elle raconte son histoire Julia essaie, sans succès, de contenir ses larmes, « j’ai mis deux ans et demi pour écrire ce livre, à chaque fois que j’écrivais une page, je pleurais un quart d’heure, moi-même je ne pouvais croire à ce qui m’était arrivé ».

Julia Ozorio Gomecho a reçu des appels téléphoniques menaçants mais peu lui importe, elle a décidé de créer une fondation pour protéger les femmes des violences sexuelles, « au moins que ma souffrance n’ait pas été vaine » s’est-elle exclamé.

* « Una rosa y mil soldados », publié à compte d’auteur à Buenos Aires,

La Commission Justice et Vérité

La Commission Justice et Vérité est née de l’initiative de diverses organisations civiles et a été crée par le parlement du Paraguay en juillet 2004. Elle a pour objectif de faire la lumière sur les violations aux droits de l’homme commises pendant la dictature du général Stroessner et pendant la transition démocratique jusqu’en 2004. Le témoignage de Julia Ozorio Gamecho s’ajoute aux informations recueillies sur plus de 2000 cas de violations. Le rapport que vient de publier la Commission doit donner à la justice les bases pour intenter des procès aux auteurs de ces violations. P.B.

Voir en ligne: Fiche sur le Paraguay
 

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