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Miriam Makeba ne chantera plus contre l’injustice
Miriam Makeba. D.R.
11 novembre 08 - Miriam Makeba est décédée dimanche 9 novembre d’une crise cardiaque, après avoir chanté en soutien à Roberto Saviano, l’auteur du film Gomorra, menacé de mort par la Mafia napolitaine. Elle incarnait la lutte contre l’apartheid et le racisme. Reprise d’un entretien réalisé en 2006 par InfoSud

Propos recueuillis par Carole Vann/InfoSud, mai 2006 - Miriam Makeba est probablement la chanteuse africaine la plus célèbre de la planète, et sa rengaine « Pata Pata » l’une des plus connues.

La vie de cette artiste hors du commun s’entremêle avec l’histoire du continent noir. Née en 1932 dans un township de Johannesburg, Zenzi, de son petit nom, commence sa vie en prison, avec sa mère inculpée pour six mois.

En 1947, les Afrikaners gagnent les élections et officialisent le régime raciste. En 1952, Zenzi, 20 ans, travaille comme domestique. Elle commence à chanter avec les Cuban Brothers, puis les Manhatthan Brothers. Tout s’enchaîne alors très vite.

A 27 ans, Miriam – son nom de scène – quitte l’Afrique pour une tournée aux Etats-Unis. Parrainée par Harry Belafonte, elle devient en quelques semaines une star aux côtés de Duke Ellington, Miles Davis, Nina Simone. Elle est invitée à chanter devant le président Kennedy, Marlon Brando, Marilyn Monroe.

Ses textes ne cessent de dénoncer le régime de Pretoria… Elle est alors condamnée à un exil qui durera plus de trente ans. Elle parcourt le monde, chante en zoulou, Zhoxa, tswana, appelle au boycott de l’Afrique du Sud devant les Nations Unies. Ses liens avec les Black Panthers aux Etats-Unis lui valent un deuxième exil. Elle se réfugie en 1969 en Guinée et continue de plus belle sa lutte contre le racisme, les injustices.

En 1986, un drame terrible frappe Miriam : la mort de sa fille unique Bongi. En 1990, Nelson Mandela lui demande de revenir en Afrique du Sud. Elle y est accueillie triomphalement.

Aujourd’hui, à 74 ans, Miriam Makeba continue de s’engager dans des actions humanitaires. Elle vient d’être nommée ambassadrice culturelle pour son pays. Puissante, chaleureuse, généreuse, Miriam nous a rencontré. Interview d’une rebelle devenue une légende vivante.

Vous faites votre dernier concert à Genève. Emue ?

Je suis heureuse de dire merci et au revoir au public suisse qui m’a accueillie pour la première fois en 1968. Mais il faut bien que je m’arrête. Gogo (ça veut dire grand mère chez nous) se sent fatiguée, elle ne peut plus voyager comme avant.

En 1990, après 30 ans d’exil, vous retrouviez votre pays enfin libre.

Cette liberté est merveilleuse. Mais il y a encore tellement à faire : éradiquer le racisme et plein d’autres fléaux. Notre démocratie est toute jeune, elle n’a que 11 ans. On fait beaucoup d’erreurs. Nous avons besoin de votre aide, les vieilles démocraties, pour avancer.

Vous dites être fatiguée, mais vous vous occupez d’un centre pour jeunes filles et mères célibataires.

Vous savez, tout le monde m’appelle « Mama Afrika ». Alors quand je suis revenue chez moi, je me suis demandé « qu’as-tu fait pour mériter ce nom ? » J’ai créé il y a 3 ans ce centre Makeba qui accueille 18 filles entre 10 et 17 ans, orphelines, abusées. On essaie de les réintégrer dans les écoles, de les aider à retrouver un sens dans la vie.

D’où vient votre surnom « Mama Afrika » ?

Je ne sais pas très bien. J’ai été la première artiste à être invitée à Addis Abeba lorsque l’OUA (Organisation pour l’Unité africaine) a été créée. J’étais très jeune, j’avais 26 ans. Là, j’ai rencontré les premiers Africains qui ont conduit leur pays à l’indépendance. Tous ces hommes ont commencé à m’inviter dans leur pays. Tous voulaient que Makeba vienne chanter chez eux. Ainsi, j’ai pu connaître presque tout mon continent. Je pense que mon surnom vient de là.

« Pata-Pata » a été repris dans le monde entier. Comment expliquez-vous ce succès retentissant ?

Je ne me l’explique pas. La chanson n’est pas du tout sérieuse, elle parle d’une danse qui signifie « toucher ». Je n’ai jamais compris pourquoi cette chanson, qui ne transmet aucun message, a pris une telle ampleur. Même aujourd’hui, où que j’aille, le public la réclame. J’aurais préféré qu’une de mes chansons engagées ait un tel succès (sourire). Mais, bon, là le message, c’est de sentir ce qu’on danse… Un regret quand même : en 1956 quand je l’ai écrite, Makeba ne savait pas que, quand on compose une chanson, on doit enregistrer ses droits d’auteur. Je serais devenue milliardaire rien qu’avec cette chanson. Alors qu’aujourd’hui, je suis multi-millionnaire, mais seulement en amour !

En regardant en arrière, quel bilan faites-vous de votre vie ?

Il y a des choses dont je peux être fière, et beaucoup d’erreurs que je ne referais jamais comme épouser Hugh Masekela (premier mari, musicien)…rires.

Comment voyez-vous la nouvelle génération de votre pays ?

Elle est ravagée par le virus HIV. C’est très difficile de toucher les jeunes sur ce fléau. Pourtant nous y travaillons dur. Mais les enfants continuent de tomber dans ce piège mortel à une rapidité affolante. En même temps, beaucoup de jeunes s’engagent pour leur pays. Mais ce sera un long combat. On vient de loin. C’est pourquoi nous avons besoin de vous, les vieilles démocraties pour nous aider à marcher, puis courir.

Comment vous aider ?

De plein de manières. Je me sens chaque fois désespérée quand je lis dans les journaux occidentaux le décompte des crimes, des viols, du sida, et bien d’autres horreurs qui se passent chez nous. Ces mêmes médias ne mentionnent jamais que notre pays joue entièrement le jeu de la démocratie, que n’importe quelle organisation peut venir y compter le nombre de malades du sida. Il n’y a pas beaucoup d’autres pays qui jouent le jeu de cette manière. Alors , au lieu de nous assommer à coups de marteaux, pourquoi ne pas montrer dans vos médias l’autre côté de l’Afrique du Sud, le côté lumineux, merveilleux, celui qui se bat pour s’en sortir.

 

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